La culture de la guerre habite nos sociétés et les États-nations doivent historiquement leur légitimité à leur capacité à mener des conflits. Aujourd’hui encore, les leaders brutaux fascinent, l’aura guerrière intimide les voix de la Paix qui sont présentées comme utopistes voire naïves. Pourtant, la toute-puissance s’est révélée au fil des dernières décennies, bien insuffisante.
Nous assistons depuis des années aux échecs des États-puissances, nous constatons que les interventions militaires alimentent les violences existantes et qu’aucune d’entre elles n’a apporté ni la stabilité ni la démocratie.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les conflits ne permettent plus de victoires politiques et la paix clausewitzienne est devenue un mirage. La Paix transactionnelle traduite par les accords et les traités se révèle elle aussi souvent impuissante.
L’année 2023 a été la plus violente depuis la fin de la guerre froide (Uppsala Conflict Data Program) et toutes les régions du monde connaissent des conflits, qui coûtent 14 mille milliards de dollars par an à notre humanité (Institute for Economics and Peace), soit 5 dollars par jour et par habitant de la planète. Il n’y aura désormais plus de vainqueurs et les grandes puissances n’arrivent plus par le calvaire martial à traiter les crises, à imposer un ordre mondial partagé et fonctionnel. Les démocraties, censées porter une vision du monde, se cantonnent à rappeler leurs valeurs, et deviennent incapables de faire respecter le droit international. Elles ne sont plus les porteuses d’une paix globale.
La Pax Americana, dernière en date, a démontré que la fragilisation des états par la dérive militaire et la destruction totale de leurs institutions est sans doute ce qui nourrit le plus le terrorisme et la multiplication des groupes armés. Une défaite bilatérale qui affaiblit les deux parties, se condamnant « à mourir ensemble, la rage au cœur », comme le disait si bien Albert Camus.
Que s’est-il passé pour que notre humanité, qui n’a pourtant jamais disposé d’autant d’outils de progrès, soit devenue aussi violente ? Pourquoi les voix de la Paix sont-elles si timides ? Que pouvons-nous faire pour que la Paix et la sécurité soient à nouveau des réalités atteignables ?
Pour répondre à ces questions, il nous faut comprendre l’essentiel : la Paix doit être un projet politique. Le monde est en guerre car pour beaucoup, le politique a pris la paix en otage. Ce projet mondial de Paix que nous souhaitons ancrer et déployer à travers les actions de notre organisation Leaders pour la Paix nécessite un changement profond de paradigmes.
Tout d’abord, envisageons la Paix comme un champ d’action qui va au-delà de la non-guerre. La Paix est un projet positif, universel et global. Cet élargissement du champ de la Paix permet d’identifier et de traiter les racines de la violence et d’y inclure les sources multiples du déclenchement des conflits tels que la misère, le changement climatique, la faiblesse institutionnelle et normative, la corruption et l’économie informelle, les inégalités économiques, les attaques informatiques et l’utilisation de la désinformation comme outil de déstabilisation des sociétés.
Ensuite, nous devons inclure les acteurs non étatiques porteurs d’une « résistance sociale » de plus en plus forte et de plus en plus décorrélée des décisions politiques prises par leurs dirigeants.
Enfin, contribuons à enraciner le choix de la Paix dans l’esprit de ceux qui font le monde d’aujourd’hui et qui feront celui de demain. Pour cela, une éducation à la Paix et aux nouvelles gouvernances est nécessaire. La Paix, comme le rappelait Tolstoï, commence dans les comportements sociaux. Elle nécessite une maturation lente et une créativité parfois moins séduisante que la nature rapide et brutale de « la bonne guerre salvatrice ».
Avec les Universités itinérantes de la Paix, notre organisation s’est attelée à former de jeunes leaders, vivant principalement dans les pays en conflit ou en risque de conflit, à la mise en œuvre de nouvelles méthodes pour apporter les réponses nécessaires aux nombreux défis climatiques, économiques, numériques et sanitaires en cause dans la montée de la violence, car la violence et la guerre sont sœurs jumelles.
Pour amplifier cette action, Leaders pour la Paix a pour projet la création d’une Université mondiale de la Paix et des nouvelles gouvernances localisée en Afrique. Nous souhaitons, au travers de cette démarche, permettre une troisième voie d’engagement qui ne serait ni celle du statu quo, ni celle de la radicalisation.
Il s’agit d’élever la conscience de la Paix, en rappelant que la dignité, valeur constitutive de notre humanité commune, ne doit pas être « exportée » mais mise en partage, d’encourager les esprits à imaginer la Paix et à résister à l’appel destructeur de la guerre.
Les Universités itinérantes de la Paix ont fait le pari qu’investir dans la plus grande génération de jeunes de l’histoire de l’humanité (1,8 milliard) est comme le rappelait Kofi Annan, « la forme la plus efficace de dépense de défense ».
Jean-Pierre Raffarin, président d’honneur des Leaders pour la Paix et Donia Kaouach, présidente de l’organisation